Pourquoi un blog de voyage décolonial ?

Après avoir commencé un blog de voyage en 2012, j’ai pu évoluer pendant plusieurs années dans l’univers du blogging voyage francophone : échanges entre blogueurs, partenariats, participation à des salons et conférences, etc… J’ai pris du plaisir à partager mes récits et expériences mais je ne le faisais pas pleinement. En fait, je me suis rendu compte que je m’étais formatée à un type de récit qui ne correspondait pas à ma réalité. Ma réalité étant celle d’une femme racisée, c’est-à-dire qu’en tant que femme arabe et musulmane, j’appartiens, à mon insu, à un groupe ayant subi un processus de racisation. En aucun cas il ne s’agit de dire que la race existe biologiquement, mais bien que c’est une construction historique, politique et sociale.

Cette identité, qu’elle soit réelle ou supposée, basée sur mon apparence physique, a un impact sur mes expériences de voyage, sur mes rencontres, sur le regard que l’on me porte, qu’il soit positif ou négatif, sur le choix de mes destinations, sur ce que j’ai ressenti en voyage et en bout de chaîne, sur la manière dont je vais restituer mes voyages. Et je ne pense pas me tromper en disant que cela est également vrai pour toutes les personnes qui ne sont pas perçues comme blanches.

Voici quelques illustrations pour les personnes blanches qui ne voient pas où je veux en venir, car pour elles, « il n’y a pas de différences, nous sommes tous des êtres humains, mais non c’est pas du racisme, t’es parano » etc…

Le privilège blanc: « on décide de ce qui est raciste et de ce qui ne l’est pas. On décide de tout »

Mon passage à la frontière américaine lors de mon premier voyage à New-York par exemple. Assurément, mon expérience a été très différente de celle vécue par mon voisin québécois blanc, ou de n’importe quelle autre voyageuse blanche occidentale. Je parlerai plus en détail de cette péripétie dans un prochain article.

D’autre part, lorsque je lis un article de blog sur la facilité de traverser l’Europe de l’Est en van (évidemment écrit par une personne blanche), je ne peux m’empêcher de me demander si un homme noir ou perçu comme arabe aurait le même genre d’expérience. De la même manière, si vous me laissez le choix entre la Hongrie et le Maroc, sachant que je ne connais aucune de ces destinations, j’aurais tendance à opter pour le Maroc. Non pas pour des questions de température, mais parce que je ne peux pas ignorer le climat politique qui règne en Hongrie depuis quelques années et que cela va engendrer chez moi des craintes et des interrogations. Cela va peut-être vous étonner, voire vous choquer, mais sachez que ces questions, ces ressentis existent chez de nombreuses personnes non-blanches et ne doivent pas être occultés. Je me sentirais donc plus à l’aise de voyager au Maroc tout simplement parce que je sais que l’acceptation ne serait pas la même.

Imaginez maintenant une personne queer ou trans, issue donc d’une minorité sexuelle. Ne pensez-vous pas qu’elle choisirait également sa destination en fonction du degré d’acceptation de la société où elle va séjourner ?

Le besoin de créer ce blog résulte aussi des nombreux événements qui ont eu lieu ces dernières années dans le domaine du voyage. Je pense par exemple à cette polémique autour de la publication Instagram d’une jeune suédoise ou encore aux actes racistes subis par cette voyageuse coréenne en Allemagne. Ce ne sont que quelques exemples parmi des centaines d’autres, mais je n’ai pas le souvenir d’avoir vu naître des articles, des discussions de fond ou des remises en question dans la blogo voyage francophone suite à ces épisodes. Très probablement parce que ces préoccupations ne sont absolument pas centrales chez les blogueurs de voyage francophones. Elles le sont pourtant chez de nombreuses personnes racisées et c’est pour cette raison que j’ai eu besoin de créer un espace où je pourrai m’exprimer librement sur ces sujets et je l’espère, entamer des discussions saines.

Il existe des considérations, des perceptions, des interrogations qu’une personne blanche, « dans la norme », ne pourrait jamais imaginer car ces questionnements ne lui viendraient jamais à l’esprit. Et que ce soit bien clair, je ne porte aucun jugement en disant cela. Je dis simplement que le couple de blogueurs blancs occidentaux qui écrit un article sur son périple en van à travers les Etats-Unis ou l’Europe ne pense peut-être jamais aux éventuels lecteurs racisés qui ne se reconnaîtraient pas dans son récit. Simplement parce que le voyageur noir, rom, asiatique, arabe ou autre serait perçu différemment et que cela engendrerait une expérience de voyage complètement différente, qu’elle soit positive ou négative.

La blogosphère voyage, donc la production de récits, de photos et de vidéos est majoritairement blanche et occidentale. Quant à la blogosphère voyage francophone, elle est majoritairement blanche, pourtant le monde francophone globalisé est loin d’être uniquement blanc puisqu’il s’étend à une grande partie du continent Africain, aux Caraïbes, à l’Asie du sud est et à l’Océanie. La raison est toute simple, certains jouissent du privilège de posséder le bon passeport, celui qui leur permet de voyager pratiquement partout dans le monde et ainsi, raconter leurs fabuleuses aventures. C’est ainsi que la culture du voyage (les récits, photos et vidéos publiés sur les réseaux sociaux, les livres imprimés ou disponibles en ligne, les conférences, les expos, les salons, le cinéma) est largement dominée par des productions occidentales blanches.

Bien sûr, il n’y a pas que des mouvements ou des échanges Nord/Sud ou Nord/Nord. Les personnes qui vivent dans les pays du Sud voyagent aussi dans les pays du Nord mais aussi dans d’autres pays du Sud. Il existe ainsi de nombreuses autres ramifications et notamment une circulation Sud/Sud qui engendre d’autres rapports, d’autres dialogues, d’autres problématiques que j’aborderai sur ce blog.

D’où cette nécessité de repositionner le curseur pour questionner davantage les pratiques de voyage, pour transmettre un nouveau regard, qui ne sera plus « autre », car on est « autre » par rapport à une norme. La norme, l’universel, c’est le blanc. Tout le reste, c’est « l’autre ». Notre regard sur l’altérité doit changer afin de penser le monde hors des paradigmes de dominations occidentaux et hors du modèle capitaliste et impérialiste.

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