Premiers pas vers un voyage engagé : mon analyse

« Premiers pas vers un voyage engagé », en ligne depuis le 1er mars 2019, est un film signé Alex Vizeo et Loris Monteux. Il retrace leur voyage dans trois pays d’Afrique, le Rwanda, le Burundi et la République Démocratique du Congo, durant lequel ils participent à plusieurs projets humanitaires. Ils sont accompagnés de Ludovic Hubler et de Jérémie Beclair de Travel With a Mission, une association spécialiste des projets de solidarité internationale.

Dans la description sous la vidéo, on apprend que « Chapka Assurances a financé la totalité des projets sur place et que Air France / KLM ont fourni les billets d’avion. » Il est important de noter que Chapka Assurance est une assurance voyage très populaire auprès des voyageurs et bénéficie d’une très grosse visibilité, notamment grâce aux partenariats qu’elle entreprend avec les influenceurs voyage. A chaque partage et communication sur ce film, les deux partenaires gagnent en visibilité, en popularité et en bout de ligne en capital. Il est nécessaire de prendre conscience que lorsque des marques s’affichent dans un projet, quel qu’il soit, ce n’est jamais désintéressé, surtout à une époque où, comme nous le savons tous, les blogueurs/instagrammeurs/youtubeurs font partie intégrante de stratégies marketings visant à atteindre des objectifs commerciaux.

Le film s’ouvre sur une introduction d’Alex Vizeo, se définissant comme un « influenceur qui parcoure le monde pour donner l’envie de voyager et montrer que c’est à la portée de tous ». Un premier problème se pose. Voyager n’est malheureusement pas à la portée de tous, et je ne parle pas là de possibilités financières mais de liberté de se déplacer. Comment un voyageur averti, qui a rencontré des gens partout dans le monde peut-il avancer de tels propos ? Soit il n’a absolument pas conscience de son statut privilégié, à savoir, le fait de posséder le passeport qui lui permet de considérer le voyage comme un droit absolu, soit il ne sait pas que d’autres personnes sur cette planète n’ont pas ce droit, soit il est très au courant de tout cela mais il s’adresse uniquement à d’autres privilégiés. J’opterais pour cette dernière option. Quelle que soit la raison, c’est une illustration parfaite du blanc comme norme universelle, on parle en pensant qu’on ne s’adresse qu’à d’autres personnes blanches.

Alex Vizeo ajoute dans la description de la vidéo : « Avec Loris Monteux, on voulait donner aux gens l’envie d’agir à leur échelle, en leurs montrant que c’est possible même en y connaîssant rien à l’humanitaire. On voulait utiliser nos compétences aux services d’une cause plus grande que nous. » (sic)

« Inspirer un maximum de gens à créer leur propre projet à leur échelle. Que ce soit à l’étranger, en France, dans leur ville ou leur rue. » (sic)

Dès lors, je m’interroge : comment ont-il choisi les destinations ? Pourquoi ne pas avoir envisagé des projets locaux (les spectateurs auraient pu s’identifier plus facilement face à des projets plus accessibles et à leur portée) ? A ma connaissance, Alex Vizeo a voyagé une fois sur le continent africain, lors d’un voyage de 3 jours organisé par Visit Morocco, l’Office du Tourisme du Maroc, dans le cadre de la campagne promotionnelle « Maroc in motion« . Six influenceurs avaient été choisis pour faire découvrir le Maroc sous différents aspects (aventure, cuisine, culture, sport, déco-mode et beauté). Selon moi, ce film était donc l’occasion d’aller enfin « en Afrique », de faire un voyage plus challengeant, plus impressionnant aux yeux de ses abonnés et d’attirer plus de visiteurs, mais cela n’est que mon avis personnel. De plus, avoir choisi « l’Afrique » pour ce genre de projet ne fait qu’appuyer le stéréotype suivant : Afrique = humanitaire.

Les projets

L’équipe commence son voyage en République Démocratique du Congo à Goma, dans un camps de réfugiés fuyant des milices locales, nous apprend-on. Un homme sur place, dont on ne connait pas le nom, explique que ces personnes ont été victimes de tortures, de tueries et de kidnappings. Aucune autre information n’est donnée, on ne sait pas d’où viennent les victimes sachant que la RDC possède 9 pays limitrophes. Le premier projet vise à finir la construction d’une salle de classe. Quelques scènes s’enchaînent durant lesquelles on peut voir l’équipe du film donner un coup de main.

Le deuxième projet les mènent à Uvira, toujours en RDC, où l’initiative est de construire un cyber café. Le directeur de l’association sur place explique le contexte, les enjeux et le but de son association. Une fois encore, on ne connait pas son nom.

Le troisième projet se passe au Burundi où l’objectif est d’acheter un tank pour récolter l’eau de pluie qui servira dans un centre médical.

Lors du quatrième projet, toujours au Burundi, l’équipe achète puis distribue du matériel médical dans un centre de santé. La localité n’est jamais citée, on sait juste que c’est un « village très reculé ».

Le dernier projet consiste en la distribution de kits scolaires dans plusieurs villages. On ne comprend pas exactement dans quel village a lieu la première distribution, qui est littéralement juste une distribution puisqu’il n’y a aucun échange avec les enfants faute de temps. Le don suivant se passe à Gatumba, au Burundi. A partir de 48’45, la distribution se transforme en cohue. On sent et on peut comprendre la fatigue et l’exaspération d’Alex, qui va donner lieu à une scène que je trouve problématique, j’en parle plus bas.

Un film paternaliste

Il me parait assez évident que l’équipe du film est l’objet central et en particulier Alex Vizeo. Quelle est la place laissée aux locaux, aux histoires qui traversent la vie de ces personnes ? A trois ou quatre reprises environ, certains nous parlent des violences qui ont été subies mais les explications restent très englobantes alors que nous sommes face à des individus. D’ailleurs, vous remarquerez qu’aucun nom n’est donné (à part la petite Lisa au tout début du reportage mais cette scène est en réalité un semblant d’échange et ne sert qu’à mettre en avant Alex, on n’apprendra rien d’autre sur Lisa), et à titre personnel, cela me choque énormément car c’est comme si aucun d’entre eux ne méritait d’être nommé.

Pour aller dans le détail, certaines scènes sont consternantes de paternalisme. A partir de 10’10 par exemple, l’une des personnes travaillant sur place pour l’association se fait littéralement sermonner comme un enfant, face caméra. Vous remarquerez la façon dont la fin de ce passage est cadrée : le zoom est fait sur le visage de cet homme et de son expression gênée, en revanche on ne voit quasiment pas le visage d’Alex mais on entend son « recadrage ». Résultat : une scène longue et malaisante, où c’est la posture autoritaire et dominante d’Alex qui est mise en avant. À noter également l’importance que prend la langue française dans ces « échanges », qui sont en fait des monologues. Ce n’est pas la langue maternelle de l’homme en question qui clairement ne la parle pas de façon aussi fluide qu’Alex. Un détail qui amplifie le rapport dominé /dominant. Aussi, on ne connaît pas la totalité de l’histoire, on ne sait pas qui est fautif, on sait juste qu’une partie de l’argent s’est envolée. On peut facilement imaginer de la corruption, c’est bien sûr intolérable et dommageable pour le projet d’école. Cela étant dit, est ce qu’une scène aussi insistante était nécessaire à la compréhension du problème ?

La scène à partir de 51’15 est tout aussi paternaliste. L’homme à qui il fait face au départ n’est clairement pas traité en égal. Le plus choquant est la méthode employée de la carotte et du bâton, face à une population dont il nous répète qu’elle a souffert et qu’elle n’a rien. « Si y a le bazar on reprend tout on te donne rien », comment peut-on oser prononcer une telle phrase, qui sonne clairement comme une menace. Cette attitude n’est pas juste maladroite ou déplacée, elle est insultante, elle est une atteinte à la dignité. La scène se termine avec les consignes de Ludovic Hubler debout face à tous ces enfants, à qui il promet de repartir sans rien donner s’il n’y a pas de discipline. A-t-il seulement idée de la violence de cette scène, de la manière dont ces propos sont accueillis mais surtout de l’image que cela renvoie ? Je rappelle qu’il a 10 ans d’expérience dans l’humanitaire, ce qui rend la scène d’autant plus choquante.

Le contexte nécessitait une prise de conscience en amont, des dynamiques de pouvoir intrinsèquement liées à la situation dans laquelle l’équipe se trouve, à savoir, des hommes français et blancs venant en aide à des populations africaines. Une prise de conscience est d’autant plus nécessaire que ce film avait pour but d’être diffusé au plus grand nombre. Pour information, la chaîne Youtube d’Alex Vizeo compte presque 99 000 abonnés.

A 58’26, Alex Vizeo explique à une audience de jeunes que son travail consiste à donner aux gens l’envie de voyager pour découvrir le monde. J’en perds mes mots tellement cette scène est absurde et indécente. Nous avons donc ici un jeune homme français, blanc, influenceur, qui explique à des jeunes vivant au Burundi, à quel point il exploite son statut de privilégié pour voyager et vivre de sa passion, pendant qu’eux n’ont pas accès à ce droit en raison de l’endroit où ils sont nés. Ce genre de scène, les selfies en groupe ou les tapes dans la main ne sont pas ce que j’appelle des échanges culturels.

Conclusion

Même si le film est ponctué de conseils intelligents (écouter les besoins locaux, ne pas se fier à sa réalité occidentale, ne pas diriger mais agir en appui d’un projet local), ils sont trop peu nombreux et laissent facilement place au manque de préparation et de bienveillance. Concrètement, en terme d’aide manuelle et avec tout mon respect, les projets auraient très bien pu se faire sans eux. Leur aide consiste surtout en un apport financier. Pourquoi alors se rendre sur place, si ce n’est pour prendre des images et en faire un film ? Un film avec des scènes prévisibles, vues et revues, de groupes d’enfants qui chantent et dansent pour remercier le sauveur blanc. Des scènes où ils jouent au foot tous ensemble, d’autres où ils se tapent dans la main et d’autres encore où l’équipe du film agit en chauffeur de salle car de toutes façons, les africains aiment danser et chanter. Comme on l’entend trop souvent, « ils n’ont rien mais gardent le sourire ». A-t-on idée de la dangerosité de véhiculer ce genre de stéréotypes ? Comment, malgré la présence d’une organisation dont la spécialité est justement la gestion de projets humanitaires, est-ce possible de réaliser un film avec autant de fautes ?

Qu’est ce que le spectateur va en retenir ? À quoi va concrètement servir la diffusion du film ? Est ce que, au final, ce n’est pas l’influenceur qui va en tirer un maximum d’avantages ?

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