Sherbat Gula

Légende:  » Le regard d’une réfugiée afghane hantée par la peur »

Nous connaissons tous (ou presque) le visage de cette enfant. Il a été rendu populaire à la suite de la publication du National Geographic de juin 1985. Le sondage que j’ai fait auprès de mes abonnés Instagram n’est pas surprenant. A la question « avez-vous déjà vu cette photo? », 93% ont répondu « oui » sur 1087 votants. A la question « connaissez-vous son nom? », 82% ont répondu « non », sur 1063 votants. Pour cette seconde question, nombreux sont ceux à m’avoir envoyé leur réponse en message privé et c’est « la petite fille afghane » qui revenait le plus souvent. Ce qui n’est bien évidemment pas son nom. Dès lors, on est en droit de se poser de nombreuses questions sur l’histoire qui entoure les coulisses de cette très célèbre photo. Mais de se demander en premier lieu qui est cette fille.

La photo a été prise par le photographe américain Steve McCurry alors qu’il était en déplacement au Pakistan pendant la guerre d’Afghanistan, en tant que jeune freelance à la recherche d’un sujet. C’est durant ce voyage qu’il rencontre des réfugiés afghans et qu’il se retrouve dans le camp de Nasir Bagh. Steve McCury étant devenu l’un des photojournalistes les plus respectés, il a donné de nombreuses interviews afin de revenir sur cette période et sur sa rencontre avec la jeune fille.

Le paratexte

Arrêtons-nous un instant sur les différents éléments qui entourent la photo. Le gros titre peut être traduit par: « Le long de la frontière afghane ravagée par la guerre ». La légende de la photo quant à elle indique : « le regard d’une réfugiée afghane hantée par la peur ». Ces deux éléments réunis laissent place à une interprétation évidente : le regard de la petite fille traduit un sentiment de peur, lié à l’état de guerre. On peut facilement imaginer que le photographe a réussi à capturer cette image sur le vif, peut-être lors d’une scène de guerre, et qu’il a ressenti cette peur dans les yeux de l’enfant. On peut également supposer que l’enfant a regardé l’objectif au bon moment, bref que le timing était parfait. Peut-être qu’en ouvrant le magazine, le lecteur va en savoir plus sur cette petite fille, sur les conséquences réelles de la guerre sur elle et sur sa famille… Malheureusement il n’en est rien. Pas une ligne sur elle, on ne connait ni son nom, ni son histoire.

Que dit Steve MacCury ?

Voici quelques extraits d’interviews auxquelles le photographe a répondu. Il y en a beaucoup mais je retiens les extraits qui permettent d’y voir plus clair sur le contexte de cette photo.

On y apprend qu’il était dans un camp de réfugiés pour un reportage. Un matin, il est attiré par des rires d’enfants, il s’approche et repère la petite fille dans une tente qui fait office d’école pour filles. Il est subjugué par ses yeux « bleus, verts, gris » et n’a alors qu’une envie, la prendre en photo car selon lui, il en ferait un très beau portrait. Il comprend qu’elle est très timide mais veut absolument faire la photo, il demande alors l’autorisation à l’enseignante. Il réussi d’abord à faire une photo sur laquelle elle se cache la moité du visage, on le comprend, par timidité. Il précise qu’il connait les mœurs de la culture pachtoune (à laquelle ils appartiennent) et que photographier une femme est mal vu. Il juge qu’il a le droit de le faire car selon lui elle n’a pas atteint la puberté (rappelons qu’il ne connaît même pas son âge) . N’étant pas satisfait (et malgré les efforts de l’enfant), il veut recommencer. Il raconte que l’enseignante persuade l’enfant de se relaxer. Selon ses paroles, « elle était sur la retenue par modestie ». L’enfant se découvre le visage et le regarde. Il prend deux photos et la petite fille prend littéralement la fuite.

Dans ce deuxième extrait, il raconte la même chose et précise également qu’il a la permission du camp pour prendre des photos. Il insiste sur le fait que « la seule chose qu’il veut photographier, c’est elle », il sait que le résultat sera parfait. N’oublions pas qu’à l’époque, il est un jeune freelance qui cherche à lancer sa carrière. On peut donc facilement supposer qu’il se sert de sa position de photographe américain pour exercer une forme de pression sur l’enseignante et atteindre son objectif. Vous remarquerez que dans cet extrait il parle beaucoup de l’esthétique du moment: « la lumière, les vêtements de la fille, le background ». Tout coïncide selon lui pour avoir le portrait idéal. L’enfant est alors davantage considérée comme un sujet à photographier à des fins esthétiques et non comme une réfugiée afghane dont on veut raconter la tragique histoire.

Ce passage est très intéressant également. Je traduis: « j’ai pris cette série de photos avant, elle était un peu timide et réticente à ce que je prenne sa photo alors elle couvrait une partie de son visage et l’angle est également un peu différent, on peut voir l’extérieur de la tente […], une fois que son enseignante l’a convaincue de me laisser la prendre en photo, elle a baissé ses mains, j’ai déplacé mon appareil photo à un endroit différent ». La supposition selon laquelle la petite fille s’est sentie obligée est encore plus nette ici. On apprend également que la photo n’a pas été prise sur le vif mais qu’au contraire, McCury a fait plusieurs essais et qu’il a déplacé son appareil photo pour avoir un background différent (le célèbre fond vert qui fait ressortir les yeux de l’enfant).

On retrouve ces éléments dans cet article du NPR ( https://www.npr.org/2015/07/26/425659961/how-one-photographer-captured-a-piercing-gaze-that-shook-the-world )
« I noticed this one little girl with these incredible eyes, and I instantly knew that this was really the only picture I wanted to take, » he says. »
« At first, this young girl — her name is Sharbat Gula — she put her hands [up to] cover her face, » McCurry said.
« Her teacher asked her to put her hands down so the world would see her face and know her story. So she basically dropped her hands and just looked into my lens, » McCurry says. « It was this piercing gaze. A very beautiful little girl with this incredible look. »

Le jeune freelance a réussi à avoir la photo qui allait lancer sa carrière mais aussi asseoir la popularité du National Geographic. Un petit tour sur le site internet du photographe suffit pour constater qu’il continue de tirer des profits grâce à cette photo. Sur le site internet de Christie’s, la société de vente aux enchères, on peut également retrouver quelques-unes de ses ventes, certaines montent à 17 500$ US.

Sherbat Gula

C’est le nom de cette petite fille en couverture. Comment le sait-on ? Car 17 ans après avoir photographié son visage, Steve McCury ainsi que l’équipe du National Geographic ont eu l’idée de partir à sa recherche, avec pour seuls indices, sa photo et le nom du camp où elle se trouvait à l’époque. Cette recherche a fait l’objet d’un reportage teinté de sensationnalisme, disponible sur la chaine Youtube de Steve McCury. On peut y voir toute l’équipe rendre visite à plusieurs femmes, les prendre en photo puis comparer les photos de leurs rétines comme on le voit dans ce passage.

A la 8ème minute, ils réussissent à retrouver Sherbat Gula. La voix off nous apprend que dans cette culture, « Boyd Matson (l’homme à la chemise verte) doit d’abord rencontrer les hommes », « que peu d’hommes peuvent avoir accès aux femmes ». Matson dit lui-même: « nous avons eu la permission des hommes d’entrer pour prendre quelques photos », « elle est assez réticente à laisser des hommes voir son visage et en particulier des étrangers ». La gêne de Sherbat Gula lors du face à face avec Matson est très perceptible. Qu’en est-il de l’éthique de cette équipe du National Geographic ?

Ce que je constate et qui me choque dans ce procédé, c’est que nous avons ici une équipe de journalistes américains très conscients que Sherbat Gula est réticente, qu’elle n’est pas à l’aise mais qui ne font preuve d’aucune empathie face à son inconfort. Les femmes afghanes, soumises, doivent s’émanciper de leur mari, de leurs frères, de leur voile et de leur burqa nous a-t-on répété, mais cette soumission nous arrange parfaitement quand elle peut nous donner facilement accès à ce que l’on cherche. Sherbat n’a aucune envie d’être prise en photo, mais qu’à cela ne tienne, nous avons l’accord de son frère et de son mari.

La perversité de ce procédé va plus loin puisqu’ils sont allés jusqu’à publier ce numéro sensationnaliste du National Geographic avec Sherbat Gula « adulte » portant une burqa, en couverture. C’est à l’occasion de ces « retrouvailles » que l’on apprend que Sherbat Gula avait environ 12 ans lorsqu’elle a quitté l’Afghanistan avec sa grand-mère et ses frères et sœurs. Ses parents étaient décédés et elle a dû rejoindre le Pakistan à pieds. L’article paru dans le magazine publié en 2002 est disponible ici . On peut y lire ceci:  » SHE REMEMBERS THE moment. The photographer took her picture. She remembers her anger. The man was a stranger. She had never been photographed before. »

Traduction : » ELLE SE SOUVIENT DU moment. Le photographe a pris sa photo. Elle se souvient de sa colère. L’homme était un étranger. Elle n’avait jamais été prise en photo avant ».

Dix-sept ans après, Sherbat Gula le confirme, elle n’a jamais voulu être photographiée. Son regard ne traduisait pas de la peur mais de la colère. La colère de voir un homme inconnu violer son intimité d’enfant, et aller à l’encontre de sa volonté. Son visage a été dévoilé à la face du monde sans son consentement, non pas pour raconter son histoire, puisque pas une ligne n’évoque sa vie, mais pour des raisons purement esthétiques. McCury savait que ces yeux allaient attirer, captiver l’attention et il ne s’était pas trompé. Voici donc la manière dont un homme blanc et américain a utilisé ses privilèges pour prendre une photo qui a lancé sa carrière et lui permet, encore aujourd’hui, d’en tirer des profits importants.

4 réflexions sur « Sherbat Gula »

  1. Merci beaucoup pour cette histoire . Cette approche néocolonialiste et patriarcale et sournoise et vicieuse . Je n’avais pas du tout vu cette histoire sous cette angle!

  2. Je suis totalement choquée par l’attitude de ce photographe.

    Je vous remercie d’avoir mis la lumière sur la véritable histoire de cette femme, Sherbat Gula.

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